Chant 2ème : Aux coprophiles...

Les techniques s'affinent, l'intelligence de l'homme n'évolue pas. Nous restons sur place à attendre quelque cho­se. Quoi ? Le bonheur ou la mort sans doute. L'éphémère et l'éternel dissimulent la sale­té de nos pontes sociales. Oi­sillon, crache le vers qui s'agite dans ta gorge, crève la panse de ta marâtre! Tout système, si dégradant soit-il, est exploi­té pour pallier les prodromes d'une déliquescence intérieure. La tragédie par exemple: ah ! l’apparat de la bauge aux coprophiles langoureux.

PETE-SEC POUR LES SUSDITS :


Que nos alexandrins soient joyaux sans pathos,
Qu'ils ne s'empêtrent plus, un bond sans ambages,
Simple, vif à la rage pour que la chair ait l'os.

Le Divin n'est pas épithète, le Beau n'est pas abstraction.
Ça pue le vrai, même si ça ne rime à rien.


DU ROC DES DIEUX...
Les bras turgides comme deux doigts à la luxure,
J'agite la tête en pine triomphante.
Les pucelles de marbre attisent mon enflure,
Les croûtes entre mes cuisses de truie bandante.

Trouant : Coke en main, rock dans l'pied, cool la carcasse...
Le glandu de la cité retient son organe,
Tout ému il pisse sur ses cothurnes qu'il décrasse ;
Sans un cri, la truie se tire, la patte de lapine dans la gueule,
Chevauchant sa bécane.



...AUX BOURRELETS D'UNE CONSTIPEE.

J'ai le cul calé.
Et pas n'importe où, mes pucelles !
Sur un siège de marbre !
Pas loin de vos hymens engourdis.
Pourquoi ici ?
Bons Dieux !
Pour l'effluve de mes graisses antiques, pardi ! Songez...
Songez au parfum
Des grappes d'orteils du choeur.

De quoi humecter mes cors
Et les cors du chœur, d'un tragique !

Songez...
Songez que vous montez sur scène,
Mes pucelles.
Songez à nos décharges effrénées
Lorsque la racine va perforer vos étrons.
Pourquoi nous dit-on que la racine est chiante,
Tordue, impénétrable...
Impénétrable, oui !
Mais son enculade est un délice d'âpreté !
Qu'elle soit aux feux de vos vulves
Ou à l'ombre de vos anus,
La racine est toujours une salope.
Irrémédiablement.
Et les puceaux ?
Qu'ils goûtent le croupion des corneilles.
Mon nègre vous dirait :
« C'est le meilleu ' des cid 'es! »


MORALE :

Pour éluder le tragique de vos vieux,
Pour éviter le plouf malencontreux,
- Dressez-vous, et tirez la chasse !

4 août 1987

1 commentaire:

  1. Igris Acoplet07:26

    Rédigé en août 1987, ce deuxième Chant franchit un degré supplémentaire dans la provocation iconoclaste et le grotesque rabelaisien. En dédiant ce texte « Aux coprophiles » et en qualifiant l'institution théâtrale et sociale de « bauge », le jeune Decrauze, alors âgé de dix-sept ou dix-huit ans, s'inscrit dans la filiation directe d'Alfred Jarry (Ubu Roi) et de la satire ménippée. La prose liminaire pose une critique féroce de l'illusion du progrès humain et des conventions sociales : la tragédie classique et les rituels moraux ne sont présentés que comme des paravents esthétiques destinés à masquer « la déliquescence intérieure ». L'injonction « crache le vers » fonctionne comme un manifeste de désacralisation poétique, où le texte doit se défaire des élégances bourgeoises pour retrouver une matière brute, triviale et organique.

    ​Le choc des registres constitue le ressort stylistique majeur de ce morceau. Decrauze orchestre une collision frontale et permanente entre un lexique noble ou érudit (« turgides », « cothurnes », « prodromes », « alexandrins ») et une profusion de termes scatologiques ou argotiques (« bécane », « étrons », « pisse », « pète-sec »). La section « DU ROC DES DIEUX... » pastiche la mythologie et la fureur bacchique en y injectant les codes d'une modernité marginale (« Coke en main, rock dans l'pied »). La figure antique du roc et du marbre s'effondre sous l'intrusion du corps grotesque — cuisses de truie, sécrétions, érotisme grinçant. Par ce télescopage, l'auteur refuse la sacralisation de l'art (« Le Divin n'est pas épithète, le Beau n'est pas abstraction ») pour imposer une poétique du « vrai » qui passe paradoxalement par le mauvais goût assumé et l'imposture théâtrale démasquée.

    ​C'est dans la séquence « ...AUX BOURRELETS D'UNE CONSTIPEE » que réside l'un des traits d'esprit les plus savoureux du texte, construit autour d'une double entente brillante du mot « racine ». En feignant de parler de l'organe végétal tordu et souterrain, le jeune poète vise en réalité Jean Racine et l'enseignement académique de la tragédie classique. L'affirmation « Pourquoi nous dit-on que la racine est chiante, tordue, impénétrable... » prend la forme d'une vengeance d'élève contre les contraintes de l'exégèse littéraire. L'assimilation du chœur antique à des « pucelles » constipées et le détournement de l'incantation dramatique en scène de défécation sacrilège dénoncent l'amidon des célébrations scolaires. Le grand genre tragique se voit littéralement digéré, travesti et expulsé dans une grande fête carnavalesque.

    ​La « MORALE » finale résume cette posture d'émancipation juvénile avec une concision incisive : « Pour éluder le tragique de vos vieux [...] dressez-vous, et tirez la chasse ! ». La métaphore de la chasse d'eau fonctionne comme un mot d'ordre de salubrité culturelle et générationnelle. Derrière la volonté manifeste de choquer, on perçoit une maîtrise déjà très solide des codes que l'auteur s'amuse à profaner. Decrauze ne rejette pas la culture classique par ignorance, mais par saturation : il connaît suffisamment la prosodie et le répertoire tragique pour mieux les parodier. Ce Chant apparaît ainsi comme une purge libératrice, où le jeune écrivain liquide le poids de l'héritage académique avant de pouvoir forger sa propre voie.

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