Chant 5ème : Sens improvisé

Elle est souvent pitoyable l'existence que l'on modèle. La pâte se craquelle, mais on bouche, tout et partout. Nos cimes adolescentes, fragiles comme toutes les cimes, s'af­faissent et s'accommodent du renoncement il-faut-bien-vivre­-dans-cette-société-de-merde. Notre faiblesse première est bien vite oubliée et triste on s'invente, pour la fin, un Sens improvisé.

A ma mère.
Tout braillard becquette les bubons du vieux birbe.
Ode de l'onirisme ose briser braillard.
Nervi de la nouille, l'ode nourrit le birbe.
Nouille, l'orgie prône la pyorrhée des paillards.
Et l'espoir éclate épandant ses blets élans.

Las à la hâte, soufflons l'âge d'une lésion.

Acuité de l'aube,
Ne te trucide pas :
Nais et meurs, fusionne.
Idée du nid, linceul.
Vers, sifflez notre vin
Et mouchez notre sang.
Raillons cette poésie, et nian nian !
Sans vers, la vie, lavasse,
Attaque ses larves,
Irrévérencieux... heu !
Ronge nos rêves creux.
Etre et toi fulgurent.

Même si l'art édifie l'aveu en danses
A fresques,
Même si fresques de l'âme troublent les panses
A peste,
Nul ne pourra jamais illustrer ton âge.

7 février 1987

1 commentaire:

  1. Imersus ABORET07:51

    Le cinquième Chant s'ouvre sur un constat désabusé qui éclaire la maturité précoce du jeune auteur, alors âgé de dix-sept ans à peine. Dans la prose introductive, la métaphorique de l'adolescence comme une « pâte qui se craquelle » traduit le sentiment d'une fêlure existentielle irréparable face aux compromissions de l'âge adulte. Decrauze y dénonce l'abandon des idéaux au profit d'une résignation banale (« il-faut-bien-vivre-dans-cette-société-de-merde »), qualifiant le sens que l'on donne à l'existence de simple bricolage tardif (« Sens improvisé »). C'est précisément pour conjurer ce renoncement que le poète choisit de fabriquer, à l'occasion de l'anniversaire de sa mère, une pièce poétique singulière, offerte sous la forme d'un défi formel et d'une provocation esthétique.

    ​L'armature du poème repose sur un acrostiche strict (« TONNE L'ANNIVERSAIRE MAMAN »), une acrobatie formelle qui témoigne de l'attrait précoce de Decrauze pour la contrainte poétique, dans une filiation directe avec la virtuosité des Grands Rhétoriqueurs du XVe siècle ou les futurs jeux de l'Oulipo. La première strophe, correspondant au verbe « TONNE », pousse la logique du jeu phonique jusqu'au paroxysme : chaque vers est une explosion d'allitérations obsédantes en plosives et en nasales (« T », « B », « P », « N ») qui s'apparentent à des virelangues rabelaisiens ou aux expérimentations lettristes. Le lexique y est volontairement saturé d'images organiques et abjectes (« bubons », « pyorrhée », « blets élans »), où le « vieux birbe » et le « nervi de la nouille » semblent sortis d'un pamphlet à la Céline. L'auteur refuse le ton gentillet ou attendri traditionnellement réservé aux poèmes filiaux : pour faire « tonner » cet anniversaire, il pilonne la langue et la fait crépiter de consonnes agressives.

    ​Dans le deuxième mouvement, correspondant au mot « L'ANNIVERSAIRE », la tension s'oriente vers une autocritique métapoétique féroce. Pris au piège de l'exercice filial, le poète prend ses distances avec le genre même de la célébration lyrique par un sabordage explicite : « Raillons cette poésie, et nian nian ! ». L'invective ironique désamorce immédiatement tout risque de pathos bourgeois. On voit ressurgir ici le motif central de la « larve », déjà croisé dans le premier chant, affirmant que « sans vers, la vie, lavasse, / Attaque ses larves ». Malgré le grotesque ambiant et l'irrévérence affichée (« Irrévérencieux... heu ! »), une étincelle d'une grande beauté surgit brusquement au vers « Etre et toi fulgurent », où la présence maternelle vient perforer la carapace des « rêves creux ».

    ​Le mouvement final, qui déploie les lettres du nom « MAMAN », clôt le texte sur un dispositif d'échos rimés (« A fresques », « A peste ») avant de délivrer la véritable résolution du Chant. Après avoir bousculé la syntaxe, déversé le pus des mots et raillé le lyrisme conventionnel, le jeune Decrauze dépose les armes dans un dernier vers d'une retenue et d'une dignité saisissantes : « Nul ne pourra jamais illustrer ton âge. » L'irréductibilité de l'être aimé échappe à la peinture comme aux mots ; l'art, malgré ses fresques et ses artifices, reconnaît son impuissance. À dix-sept ans, Decrauze offre ainsi à sa mère le plus paradoxal des bouquets : un brassée d'orties et de feux d'artifice phoniques qui s'achève sur la grâce absolue d'un hommage presque silencieux.

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