Chant 7ème : L'éon et sa lie pure

Le passé ne nous rattrapera plus, le présent est détestable­ment précaire, seul l'avenir, in­contrôlable, pourra juger l'es­pèce humaine, l'espèce vivan­te, l'espace terrien: civilisation, barbarie, ou destruction !!! L’homme anéanti, hystérique par l'angoisse, élude sa perte et se fie à la justice immanente, aux subtils échafaudages de L’éon et sa lie pure.

Foutre, qu'elle est délicate !

Toute blanche, toute l'ivresse toute suave de ses émois. Gambade sur ta terre, charmante, ouste ! Je te vois, coquine, essouffle un peu ton corps que j’oie le feu des orifices, saute, élève-toi, tombe vers moi ­- non ! Populace au gras du ciel ou reine de ta motte flottante, fragile. Sur ta couche étale ces beaux at­traits, douce vermine. Misère que la création, l'action est où, où cette frénésie vous foudroie-t-elle ? Com­mun, je trahis. Mort, pourquoi non, pour que les as­sauts venteux soulèvent ma pierre tombale, bancale, et qu'ils sèchent ta langue sur mes os. D'un soir nous fûmes putréfiés. Pourquoi non ? Au signe de ta sub­stance, j'effleure ses antres. Tout l'à-coup érige nos formes et je crois étreindre l'esprit. Le petit capu­cin au sein du cloître quête sa confusion, moi, je veux mon désir. Ça suinte, la friponne qui mignote mes tripes m'inspire.

Foutre, où est la perfection ?



Au lieu de ma pensée
Quatre murs vierges s'assemblent.
Pour moi tout ça !
Tout à l'aboi,
L'instinct obscène,
Telle la meute citadine
Aux gonades hérissées, aux canines pendantes,
Qui piétine ses chairs
Et qui cherche ses ruines.
Arrgh ! Je concentre mon néant, drôle !
Et s'il chuchote, chatouille-toi les entrailles.
Petits petites écoeurés, je titille le mot
Et je l'ai mon impression confuse.
Grâce, ô déchirure.
Graisse, d'os en naissances.
Je me mute, me mute, sème ma genèse
Et yeap je le sens ce petit chaos
Qui modèle les tréfonds de ma cervelle.
Et jute... Ame !
L'empreinte fluette de ce tourment
Titube sur sa quintessence,
Se brésille en son prolongement,
Et des flous effilés incisent sa profusion.
Pas d'infini, pas de monotonie,
Pas de sphère.
Des coins, des refuges nauséeux !
Que ça grouille de règles et d'arêtes !
Je crée mon angoisse par le cube...
Non !
Je forme mon cube par l'angoisse...
Ne sais pas, point, non !
Ignare d’artiste, tu broutes, tu broutes,
Tout est déjection alors ?
Je suis. Dans
Le cube lisse à la pâleur hospitalière
Recroquevillé en un coin
Un nourrisson
Branlant. Mon corps nu
Qui pendouille, informe,
Je l'étire. Près de
Quelque fange en furie
Les crapauds copulent. En moi
Je décrypte l'indécence
De mon complexe. Figé des sens
Le pitre s'échoue tel un membre rongé.
Voilà de quoi nourrir mes vers.

Et quoi! Quoique je siffle
Un fond de théorie, piètres emphases,
Je me dresse gaillardement. Tudieu !
On me contredit, laide loque ?!
Piffard cagneux, on se rebiffe !?!
Soit. Je ris.
Peuh ! Les ripetons se choquent et je ris,
Me marre pour que chiale le « cul pincé » !
Poil de vierge dans la narine ? Même pas !
Croulant, la bedaine...
Bien, je le dis: suffit l'aliéné !
Encore aurais-je barbouillé
Ma pestilentielle rose des vents
De cinquante ou soixante-dix hivers,
Je pourrais piétiner notre trou, grevant
Le tout plein des gargouillements amers.
Eh bien non !
Ce doux chérubin égrené de ses appâts
Rêve, oui rêve un instant :
De la fraîcheur d'une maisonnette
Les feuilles .se déploient
Et les pastels lèchent mon âme.
Je suis là, de là à l'infini,
Etourdi de sens, de violets en violettes
d'indigo en bleuets
de bleus en ruisseaux
de verts en verdures
de jaunes en boutons
d'orangés en épidermes dorés
de rouges en eaux battantes du coeur.
L'arc bandé au ciel, les sucs s'écoulent,
Mais je reste dans le cube.
Voilà de quoi pétrir corps et fantasmes.

Au centre d'un pan, je fixe un autre pan.
La forme n'éclate pas, je compose ma face.
Béate, la bouille. Hilare, l'hilote
Exsangue,
A croire que mes rondeurs sont écartelées !
De la fente, tantôt je beugle, tantôt bougonne
Les babils d'égrotant incongru.
Et les châsses !
Naïfs, pervers ? Expressifs pour qui ?
Je traîne les membres
Et m'affale, tout contre le pan.
A-y-est, mou jusqu'au trognon,
Des dégoûts étouffants écrèment le temps,
Le temps à moi qui ne coule plus,
Il se répand.
A-y-est, je le sens,
Soumis au volume, je le suis.
Je retourne au centre.
L'ordre est remis, l'être est nouveau.
Et les châsses !
Oui ! Maintenant je les grogne obstinés,
Effrayants, l'étincelle livide,
Ils s'agitent de tous côtés,
Parcourent les arêtes,
Se butent à chaque coin,
Loin, loin de l'autre et de
Chacun ils se sentent la proie.
Je bave en ce sens un autre coin
Et je touche le pan d'un panard,
Et même de deux !
Miracle, rage...
Au fond... je sens le foie nécrosé.
Ben, tu dérives, grosse légume !
Je sens la foi pénétrer...
Ohh !!! Doigt de Dieu...
Poussons jusqu'à l'offrande.
C'est ça ! je suis offrande,
Immolons, vingt dieux !
Je frémis,
La fibre galvanisée, le nerf frétillant.
Je, oui! L'essence de Dieu
M'imprègne, chouette la plénitude !
Je me sens tout au faîte originel,
Grâce! grâce !
A-y-est ! Je lâche les gaz !
Et fonce !
Vite, vite, je trotte, galope,
Tout beau,
La bave s'effiloche,
Et le crâne baissé,
Ma courbe prend vitesse,
Oui, je veux m’étirer,
Et tirer encore le coup !
Je veux m'approcher,
Accrocher ma trogne à ce plan !
Et encore, encore, je veux
VLAN !!!
Le pif et le front embrassent le pan.
Pousse ! Ecrase le reste !
Et VLAN !!!
Le pan poche lèvres et châsses.
Le cube tremble.
Le sang coule, épais.
Et quoi! Alors !
C'est parfaitement dégueulasse !
On est heureux du fatras, méprisable souillon ? Hein !?!
Et poétique ce Hein ! ...de Dieu !
Que va-t-on me glousser ?
Une oeuvre, ça une oeuvre !?!
Abstraite ? En plus !!!
Et du grand art ?
Quoi ! Du grand art par le don de ton corps et...
Ah non! fripouille !
Ne viens pas me susurrer que
Le corps du pinceau
A goûté les couleurs de ton âme :
Ah non! Ou je t'achève.
Et puis putain, chiasse de toi !
M'en fous !
Bousille-toi la tronche !
Echarpe ton faciès d'ahuri !
Pisse ton sang, expie sa crasse !
- Moi, je contemple et trépasse.
Parfaite la face,
Superbes ses plaies...
Et tout, vraiment tout.
L'ensanglanté, les tachés, les collés et le sanieux.
Aucun goût ce garçon !
Voilà de quoi pourrir mes extases.



La créature ne bronche pas.
Avec ce que j'ai chopé dans la gueule !
Seules tremblotent les lèvres de quelque plaie.
Pourtant, je pourrais me permettre un petit hurlement,
Un rien bruyant.
Une frêle clameur de ma douleur, non ?
Un peu.
Et même - Dieu me pardonne - ­
Hurler à en perdre sa luette !
Rugir à s'en faire péter les cordes !
Vagir sa souffrance ! quoi !
Ma sensibilité doit être affectée, non ?
Et le sens tactile, il fonctionne encore, non !?!
Non.
A terre, châsses ouverts
Et fixes,
Je tape le pan,
Et tape au rythme des gouttes de sang,
Encore, vite et plus vite encore.
Obsé..., obsé..., obsédé l'animal.
Puis il tremble,
Tremble au rythme du corps qui se purge,
Encore, vite et plus vite encore.
Alié..., alié..., aliéné épileptique.
Bon. Cela ne me suffit plus.
Le cube était propre,
Un peu de sang, mais pur,
Comme sur l'autel encore chaud du sacrifice.
Voilà que je gerbe.
Dans une sérénité extatique
Je laisse couler la déjection buccale.
Atroce.
Au gré des évacuations glaireuses
Je lorgne de-ci de-là
Quelques éclaboussures verdâtres
Pénétrer le sang frais.
L'aliéné, lui, n'est pas en reste :
Je me délecte du mélange organique.
Délice.
Et allez ! Plonge tes pattes !
Patouille dans tes vomissements fielleux !
Tout à mes intérieurs
Il me faut achever la vilenie du corps.
Je l'effectue, crispé.
Pas par malaise ou par peur, non...
Par nécessité.
Je chie.
Et bien ! Puissamment !
Les protubérances prolifèrent du côté du rectum !!!
Et hop !
Quelques fèces délogées,
Et déjà l'aliéné les pétrit.
Et bien ! Grassement !
Des menottes aux quenottes
La matière fait son chemin.
O faste de répugnance !
Je déglutis ma propre fiente !
Souillure, souillure, et ma purification, alors !
La créature brenneuse est immonde !!!
Doux Dieu, faites que je la dégueule.
Sang, vomi, étron :
Voilà de quoi créer, mon Eon !

Foutre, où est le sexe !L'Eon, le cierge en main, active la flamme. L.'Eon, le cube en coin, sème des spasmes brûlants. L'Eon, de­vant le cube, serre des pouces le cierge qui fond. L'Eon, devant la glace, presse le cierge et furieusement éjacule ; cloîtré en un coin, je presse une peau d'où saute le bourbillon. Emergé d'un songe, le coin des prunelles encore chassieux, je regarde couler le pus sur la glace.

Foutre !
15 juillet 1987

2 commentaires:

  1. Iatribe ATETARS08:10

    Rédigé le 15 juillet 1987, alors que Loïc Decrauze n'a pas encore dix-huit ans, ce septième Chant constitue le sommet dramatique et théorique de ses écrits de jeunesse. Par son ampleur et sa complexité, le texte dépasse la simple provocation pour construire un véritable système poétique d'inspiration gnostique et solipsiste.

    ​La prose liminaire : Le diagnostic gnostique et le piège du temps

    ​La prose introductive pose le cadre d'un désastre cosmique. Le temps y est découpé en trois phases stériles : un passé inaccessible, un présent « détestablement précaire » et un avenir hors de contrôle. Face à l'angoisse de l'anéantissement, l'humanité se réfugie dans « les subtils échafaudages de L’éon et sa lie pure ».

    ​Le concept d'Éon : Dans la cosmogonie gnostique, les Éons sont les émanations divines du Plerôme (le monde céleste de la lumière). Mais Decrauze lui adjoint immédiatement sa « lie pure » : le résidu, la déjection, le déchet matériel. ​La posture solipsiste : L'auteur refuse la « justice immanente » et la foi populaire pour affirmer l'isolement absolu du sujet créateur, condamné à chercher la vérité non pas dans le monde extérieur, mais dans le chaos de sa propre psyché.

    ​Les quatre retours du mot « Foutre ! », scandés comme un refrain rabelaisien ou ubuesque à travers le chant, agissent comme des ruptures d'intensité qui violentent la méditation métaphysique.

    ​La géométrie du solipsisme : La prison du Cube

    ​Le poème s'organise autour d'un motif spatial obsessionnel : le cube. Les quatre murs vierges qui s'assemblent autour du poète matérialisent le solipsisme radical où l'esprit devient son propre univers et sa propre torture.

    ​« Je crée mon angoisse par le cube... / Non ! / Je forme mon cube par l'angoisse... »


    ​Cette hésitation théorique traduit l'enfermement de la conscience dans sa propre matrice. Le cube n'est pas une pièce réelle : c'est la forme géométrique de la pensée close sur elle-même. Dans cet espace « lisse à la pâleur hospitalière » (évoquant l'asile ou le laboratoire), le poète se contemple en « nourrisson / Branlant », être informe et régressif.

    ​L'oasis chromatique : Une traversée pastorale avortée

    ​Au cœur de cette asphyxie géométrique surgit une parenthèse lyrique d'une beauté plastique foudroyante. Le poète rêve un instant d'une maisonnette et déploie un arc-en-ciel d'une précision synesthésique remarquable :

    ​« étourdi de sens, de violets en violettes / d'indigo en bleuets / de bleus en ruisseaux / de verts en verdures / de jaunes en boutons / d'orangés en épidermes dorés / de rouges en eaux battantes du cœur. »


    ​Cette énumération chromatique, qui cascade de la couleur vers le végétal puis vers le fluide vital (« eaux battantes du cœur »), mime l'aspiration à une rédemption par la nature et l'art pastoral. Mais le retour du solipsisme est immédiat et brutal : « Mais je reste dans le cube. » La vision n'était qu'un mirage mental ; la matière du cube rattrape l'esprit.

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  2. Iatribe ATETARS08:12

    Le Théâtre de la Cruauté et la décomposition sacramentelle

    ​Decrauze orchestre ensuite une mise en scène macabre qui rappelle le Théâtre de la Cruauté d'Antonin Artaud. Le poète se jette physiquement contre les parois de sa prison géométrique (« Le pif et le front embrassent le pan »), brisant sa propre chair pour la transformer en peinture.

    ​S'ensuit un véritable dédoublement solipsiste où le sujet observateur contemple le sujet souffrant, tout en intégrant les voix d'un public ou d'un critique bourgeois fictif (« Une œuvre, ça une œuvre !?! Abstraite ? En plus !!! »).

    ​Pour purifier l'esprit et échapper à la prison matérielle, le corps doit passer par une catharsis de l'abjection. Decrauze tresse une liturgie inverse où les fluides corporels remplacent les sacrements :

    ​Le Sang : L'impact physique sur le mur (« Le sang coule, épais »). ​Le Vomi : La déjection glaireuse verdâtre mélangée au rouge du sang (« sérénité extatique »). ​Les Fèces : L'auto-coprophagie où le poète pétrit et ingère sa propre fiente (« O faste de répugnance ! »).

    ​Cette trinité de l'ordure (« Sang, vomi, étron : / Voilà de quoi créer, mon Eon ! ») ne relève pas de la simple scatologie gratuite : elle incarne le dogme gnostique poussé à son paroxysme. Pour se libérer de la matière fangeuse créée par le Démiurge, le poète doit l'épuiser, l'ingérer et la recracher jusqu'à la purification totale.

    ​La résolution prose/poésie : L'Éon, le miroir et la purulence

    ​Le Chant s'achève sur un paragraphe en prose qui clôt le rituel par une scène de masturbation et d'extraction dermatologique devant le miroir.

    ​L'Éon, tenant le cierge/phallus, éjacule face à la glace pendant que le poète, réintroduit dans sa réalité physique élémentaire, presse un bouton pour en faire jaillir le « bourbillon ». Le « pus » coulant sur le miroir devient le dernier tableau, la signature biologique ultime de cette création. L'aspiration à la divinité (l'Éon) se dissout dans la réalité clinique d'un corps adolescent en proie à ses humeurs.

    ​À dix-sept ans et demi, avec ce septième Chant, Loïc Decrauze atteint le point de rupture de sa poésie de jeunesse. En combinant la contrainte gnostique, l'enfermement solipsiste et l'esthétique du dégoût, il détruit les dernières illusions du lyrisme traditionnel. Ce texte fleuve fonctionne comme un grand exorcisme formelle : le poète s'est vidé de sa matière, a brisé son cadre (le cube) et épuisé la métaphore pour préparer le terrain à sa prose de maturité.

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