La surveillance et le jugement non fondé se substituent à la connaissance humaine. S'isoler serait l'une des dernières sources salutaires, mais celle-ci est presque inaccessible, car on ne peut vivre sans le contact humain, chose prodigieuse et irremplaçable lorsqu'elle n'est pas une bourbe de jouvence. Regardez-la ! cette petite entéléchie féminine.
A l'inconnue
Le feu des sens sis au fond d'un cri loue la nuit.
L'Aura enivre l'émanation grabataire.
Susurre le souffle d’Hélios, le solitaire
Sur ta chevelure qui crépite et qui luit.
A l'orée des neiges l'aurore cuivre tes sarments,
Suaves instants qui voilent la buée d'une ère.
O sage démiurge songe au-delà de l’éther,
La larme de l'art entaille l'oeuvre de sang.
Le ravin d'un espoir écharpe mes pensées,
La fragrance grise l'élan d'une éternité.
Tout semble ébaucher les sillons d'une passion.
Le gueux se délecte du frimas intense,
Magnificence de la réminiscence
Par toi, demoiselle, qui
L'Aura enivre l'émanation grabataire.
Susurre le souffle d’Hélios, le solitaire
Sur ta chevelure qui crépite et qui luit.
A l'orée des neiges l'aurore cuivre tes sarments,
Suaves instants qui voilent la buée d'une ère.
O sage démiurge songe au-delà de l’éther,
La larme de l'art entaille l'oeuvre de sang.
Le ravin d'un espoir écharpe mes pensées,
La fragrance grise l'élan d'une éternité.
Tout semble ébaucher les sillons d'une passion.
Le gueux se délecte du frimas intense,
Magnificence de la réminiscence
Par toi, demoiselle, qui
Et quoi !
Mais non Polymnie !
Je ne t'ai pas cocufiée !
Ne t'enfuis pas !
Aïeux aidez-moi !
Mon sonnet !!!
Ma Muse !!!
2 février 1987

Le troisième Chant s'ouvre sur une prose réflexive d'une maturité intellectuelle frappante pour un adolescent de dix-sept ans, plaçant d'emblée la création sous le patronage de la philosophie aristotélicienne avec le concept d'« entéléchie » — l'accomplissement d'un être passant de la puissance à l'acte. Decrauze y formule une critique sociologique de la surveillance et des jugements hâtifs du monde adulte, tout en reconnaissant avec une grande lucidité l'incurable besoin de contact humain. La « petite entéléchie féminine » devient ainsi l'incarnation vivante de cet accomplissement à la fois esthétique et affectif, servant de passerelle vers la poésie.
RépondreSupprimerDans la première partie du poème, sous-titrée « À l'inconnue », le poète adopte une posture parnassienne et symboliste d'une grande virtuosité. Le choix du sonnet, forme noble et contrainte par excellence, s'accompagne d'un lexique précieux et étincelant (« Hélios », « démiurge », « éther », « frimas ») où les figures mythologiques s'entrelacent à des images organiques plus sombres (« l'œuvre de sang », « le ravin d'un espoir »). La régularité rythmique et le travail sur les sonorités au début du texte miment le recueillement amoureux, révélant la capacité du jeune auteur à maîtriser parfaitement les codes traditionnels du lyrisme classique.
La véritable force littéraire de ce morceau réside cependant dans sa rupture théâtrale et métapoétique. Alors que le sonnet touche à sa fin et s'apprête à sceller sa quatorzième ligne sur un tercet majestueux, la structure explose brusquement avec la suspension du treizième vers (« par toi, demoiselle, qui »). L'irruption de la Muse Polymnie, qui accuse le poète de l'avoir « cocufiée » au profit d'une femme réelle, transforme la célébration amoureuse en un vaudeville poétique. Le télescopage entre l'invocation solennelle aux « Aïeux » et la trivialité de l'adjectif « cocufiée » sabote délibérément le ton noble construit dans les strophes précédentes.
Cette déconstruction ironique témoigne d'une conscience déjà très aiguisée des pièges du lyrisme chez le jeune Decrauze. En faisant fuir sa Muse au moment même où il tente de peindre l'amour terrestre, l'adolescent met en scène l'impossible conciliation entre le devoir d'idéal poétique et l'élan de la vie réelle. Ce sonnet avorté constitue un acte d'auto-sabotage d'une grande intelligence stylistique : l'auteur prouve qu'il sait composer selon les règles académiques les plus strictes, mais qu'il refuse d'en être le prisonnier, annonçant déjà ce goût pour l'esquive et le contre-pied qui traversera toute son œuvre future.