Jaspiner sur les platitudes de la vie, sur les truismes journaliers, imprègne l'homme de bêtises. La Bêtise, cette antiscience, trop répandue pour qu'elle ne nous effleure pas une fois au cours de notre vie ou que l'on y échappe, et qu'un jour on y soit soumis. Essayons de la perdre un instant, retrouvons nos éléments dans ces fragments de pertes poétiques ou Sfouac !
I
De mon garde-fou,
Je vois l'horizon tout feuillage
Que le souffle fait chavirer .
Ce souffle qui sans cesse,
Dans la tignasse de nervures,
Violente en soupirs
Les mille touches de verts.
Ces touches, de mes verres,
S'éparpillent en mille brillances.
Les reflets emportés
Auraient empli quelques sébiles
Dont le bois n'a pour tout ombrage
Que celui des chiures amassées.
Du vertige en nature
Je ne connus que la moitié :
En l'air du quatrième au deuxième,
Une bourrasque détourna
Et broya sur la brique rouge
Ce que je vouais au pavé d'en bas.
Putain d'air ! ! !
II
Alors que la moelle exsudait
Des os d'une charogne qui traînait,
Tout perché,
J'accrochais l'incisive au fruit brûlant ;
Le jus coulant
M'échauffait la langue,
Comme le ferait la salive
D'une demoiselle fruitée
Qui épluche ses spasmes.
Le tronc de mon habitat
Devint foyer ardent :
Alors que j'entamais la pulpe,
Les flammes léchaient
Mes coussinets charnus.
Une paysanne
Sèche du genou,
Rêche du cou,
Conduisait son troupeau de porcs.
Croyant voir quelques rayons
De son soleil
Au pied de mon arbre,
Elle me grogna :
« Pourceau d'la Vierge! ! !
Que glandes-tu au-dessus de l'astre !?! »
L'entrejambe enflammé
Je lui beuglai
De la cime :
« Eh ben ! ma truie toute fripée !
J'ai bouffé l'dessert,
Mais j'attends l' rôti! »
Salaud d' feu !!!
III
Je flânais, la face à l'horizontale,
Prêt à être la proie des cumulonimbus
Qui pointaient leurs tétons laiteux
Vers le bleu des cieux,
Et mes cuirs gouttaient la rosée des prés.
J'attends la goutte
Qui glissera sur l'aile
Pour rejoindre les fosses nasales.
J'attends la goutte
Qui me donnera des larmes
Au goût de la source.
J'attends la goutte
Qui fera de mes lèvres
Une fraîcheur.
Ahh !!! doux crétin...
Des grêlons !
Le ciboulot canardé par des grêlons !
La face toujours à l’horizontale,
Mais pour injurier 1’alentour,
Je pris en pleine glotte
La pointe d'un barbelé...
Je brillais bientôt au soleil.
Branleuse d'eau ! ! !
IV
Affalé sur le foin
Je fais cadavre .
La bouche ouverte en coin
J'aspire un brin sans prendre garde
Et j'étouffe .
Garce de terre! ! !
Je fais cadavre .
La bouche ouverte en coin
J'aspire un brin sans prendre garde
Et j'étouffe .
Garce de terre! ! !
9 août 1987
Ce quatrième Chant, composé le 9 août 1987, révèle sous des airs de défoulement juvénile une architecture d'une grande rigueur formelle. Dans la prose liminaire, le jeune Decrauze entend opposer à « la Bêtise » ambiante ce qu'il nomme des « fragments de pertes poétiques ». Mais loin de se livrer à une divagations désordonnée, l'adolescent construit une parodie systématique de la cosmogonie classique en dédiant chacun des quatre fragments à l'un des quatre éléments (l'Air, le Feu, l'Eau et la Terre). Chaque vignette suit un schéma dramatique immuable : une posture poétique élevée ou contemplative est patiemment échafaudée, avant d'être brutalement démolie par une agression physique triviale, scellée par une injure à l'élément personnifié (« Putain d'air ! », « Salaud d'feu !!! », « Branleuse d'eau ! ! ! », « Garce de terre ! ! ! »).
RépondreSupprimerI. L'Air : La défenestration détournée
Le premier fragment ne met pas en scène un simple jet d'objet ou de crachat depuis la fenêtre, mais bien un acte de défenestration volontaire. Le poète tente de se jeter du quatrième étage (« du quatrième au deuxième ») pour s'écraser sur le sol.
L'expression « ce que je vouais au pavé d'en bas » désigne son propre corps promis à l'impact mortel. Mais l'Air, premier élément contemplé, refuse au poète la mort qu'il s'était choisie : une rafale de vent intercepte sa chute au niveau du deuxième étage pour aller broyer son corps contre la brique rouge de la façade. L'élément poétique devient l'instrument d'un supplice sadique, qui dévie le suicide pour le rendre plus violent et absurde.
II. Le Feu : L'autodafé et le poète au Bûcher
RépondreSupprimerDans le deuxième fragment, l'arbre idyllique où le poète s'était perché pour déguster un fruit devient un bûcher improvisé (« Le tronc de mon habitat / Devint foyer ardent »). Alors qu'il décrit son plaisir avec un érotisme presque sacré, le Feu embrase le végétal et commence à calciner le poète par le bas.
L'échange avec la paysanne prend alors une dimension effrayante : l'« entrejambe enflammé », le poète est en train de brûler vif. Lorsqu'il s'écrie « J'ai bouffé l'dessert, / Mais j'attends l' rôti ! », le « rôti » n'est autre que son propre corps en train de cuire dans les flammes. L'élément Feu transforme la pause poétique en une crémation vivante où le poète s'auto-déride jusqu'à la consumation finale.
III. L'Eau : L'égorgement sous l'orage
Le troisième fragment prolonge ce cycle de mise à mort. L'attente lyrique de la pluie (« J'attends la goutte... ») se transforme en une attaque météorologique d'une brutalité inouïe. La nature ne désaltère pas le poète : elle le canarde sous une grêle d'une violence physique mortelle.
Aveuglé par les grêlons, la face tendue vers le ciel dans un dernier râle d'invective (« pour injurier l'alentour »), le poète vient s'empaler la gorge contre la pointe d'un fil de fer barbelé. L'image finale, « Je brillais bientôt au soleil », prend une teinte macabre : c'est le sang de sa glotte ouverte qui ruisselle et brille sous la lumière, scellant sa mort par l'élément Eau.
IV. La Terre : L'asphyxie dans le foin et l'ironie finale
Le dernier fragment vient parachever cette quadruple exécution avec une ironie féroce. Le poète pensait simplement « faire cadavre » dans le foin — posture romantique classique du repos champêtre. La Terre prend ce souhait au pied de la lettre : un simple brin d'herbe aspiré par inadvertance vient obstruer ses voies respiratoires et le faire étouffer. La Terre tue son poète par l'outil le plus dérisoire qui soit.
Synthèse : La double peine de l'écrivain
Cette réécriture révèle la vision profondément sombre du jeune Decrauze en 1987. Les quatre éléments fondateurs de la poésie traditionnelle (Air, Feu, Eau, Terre) ne sont plus des muses nourricières : ce sont des bourreaux. Chaque tentative de communion avec la nature se solde par une mise à mort atroce et ridicule du créateur.
Le sursaut final — « - ET ALORS! A QUAND LA PONTE, COCO ?!!! » — prend dès lors une portée tragi-comique saisissante : alors que le poète vient de mourir quatre fois de suite sous nos yeux, concassé, brûlé, égorgé et étouffé, la société ou l'institution littéraire réclame froidement qu'un cadavre continue de « pondre » ses vers.