Faisons gronder l'instant, authentifions l'espoir et que la vie soit embrassée de toutes nos fibres! A la noblesse d’un griffon de lie tari par l’éruption spirituelle.
Saillie pétrifiée, la boudeuse gargouille faillit rester close,
Et moi, gamète gesticulant, un gros flagelle autour du cou.
De l'éloquence et des fumées
Du Créateur
Je naquis.
A nuitée, aux tréfonds de sa grotte fissurée, le marmot voûté
Sentait le sang de sa lèvre transpercée par la croix sépulcrale.
Seule la noble fusion
De l'empirisme et de la science
Put obstruer ma plaie.
L'agonie étouffée, le Christ empalé,
J'étais calme, j'avais mûri.
Sur des sentiers putrescents la pierraille collait aux pieds embrasés.
Épars des tas d'arbustes ; le boiteux trempait dans une flaque de sève.
Quelque part une souche fraîche,
Les friselis de la rosée,
Les bourrasques enivrantes
Encore lointaines.
Adossé aux ruines bétonnées pour ne point m'y frapper le crâne,
Le regard vers le néant, par l'entropion je devins aveugle.
Ah! que l'errance est superbe
Lorsqu'elle s'achève après mille soubresauts
Dans une demeure accomplie !
L’Harmonie était là :
Que l’Acte soit pensé et que la Pensée soit active ;
La Sublimité était là :
Aux plus hautes contrées de la noblesse,
Une lueur :
L’Homme cisèle son absolu,
Défiant cieux et marais.
Le doigt raidi et l'ongle acéré - foudroie-les ! - menacent le globe.
Finesse –non ! - Paupière crevée, choc sec, prunelle éclate dans son orbite !
Malaise vomitif,
Serait-ce mes résidus cauchemardesques
Là, sous l'oreiller ?
Les gros soupirs balbutiés en sanglots,
Le désespoir soudain chaleureux
Au sein de l'Omniprésence,
La tête reposant sur la poitrine
Dans l'improvisation d'un univers
Pour une confiance infinie.
Ce fut.
Aux crocs des gueules atrophiées plantés dans l'Escarre baveuse,
A ce sang, à cette sanie - que jouissent les turgides impuissants -
Aux macérations qui ne tachent plus les paillasses imbibées,
Au frontispice crasseux d'un pandémonium aux vieilles pyorrhées
S'oppose farouchement
L'Unicité créatrice
Forgée par les essences de la génialité
Et par la ténacité d'une philosophie vécue.
Que jaillisse la Connaissance,
Fut-Est-Sera.
17 mars 1987
Ce huitième et dernier Chant accomplit la grande résolution théorique et esthétique de l'ensemble du recueil. Après les visions d'asphyxie, de mutilation et d'auto-ingestion des pièces précédentes, ce texte final fonctionne comme une véritable sortie de crise : la fange et les résidus abjects ne sont plus subis comme une malédiction, mais assumés et transfigurés par l'acte créateur.
RépondreSupprimerUne prose liminaire vitaliste : Le retournement de l'abjection
La prose introductive rompt brutalement avec le nihilisme ou la mélancolie des chants antérieurs. Par une suite d'impératifs enthousiastes (« Faisons gronder l'instant », « authentifions l'espoir »), le jeune Decrauze, alors âgé de dix-sept ans, formule une profession de foi prométhéenne.
La métaphore du « griffon de lie tari par l'éruption spirituelle » synthétise toute sa poétique : le griffon, créature mythologique noble et féroce, naît de la « lie » (la matière vilaine, le déchet organique), mais se voit purifié et asséché par le feu de l'esprit. L'abjection n'était pas une impasse, mais le terreau indispensable à l'éclosion du sujet.
L'architecture du poème : Contrepoint somatique et strophes d'oracles
Le poème est structuré selon une alternance formelle d'une grande rigueur :
Des distiques ou blocs narratifs non renvoyés, ancrés dans le corps, la blessure physique et la matérialité brutale (« gamète gesticulant », « la lèvre transpercée », « l'entropion »). Des strophes en retrait, composées en vers plus courts, qui formulent les préceptes d'une philosophie victorieuse et intemporelle.
Cette alternance mime le combat dramatique entre la pesanteur de la chair martyrisée et l'effort d'éjection spirituelle de la conscience.
La rupture sacrilège : De la plaie chrétienne à la médecine de la raison
L'un des passages charnières du poème met en scène la libération du poète à l'égard du dogme religieux. L'enfance est décrite sous les traits d'un « marmot voûté » blessé au visage par la « croix sépulcrale » — métaphore d'une éducation ou d'une tradition culpabilisante qui entaille la chair.
La guérison ne vient pas du pardon divin, mais d'une rupture matérialiste et Nietzschéenne :
« Seule la noble fusion / De l'empirisme et de la science / Put obstruer ma plaie. / L'agonie étouffée, le Christ empalé, / J'étais calme, j'avais mûri. »
L'image spectaculaire du « Christ empalé » scelle le renversement des valeurs : le poète substitue à la figure du martyr chrétien l'autorité de l'expérimentation et du savoir intellectuel, accédant ainsi à sa propre souveraineté.
L'entropion et la cécité rimbaldienne
RépondreSupprimerLe passage à la vision intérieure passe par un supplice oculaire explicite : « par l'entropion je devins aveugle », suivi plus bas de l'éclatement de la prunelle (« Paupière crevée, choc sec, prunelle éclate dans son orbite ! »).
L'entropion (enroulement de la paupière vers l'intérieur, faisant frotter les cils contre le globe oculaire) matérialise l'idée d'un regard retourné sur lui-même. Comme Édipe se crevant les yeux ou Rimbaud réclamant le « dérèglement de tous les sens » pour se faire voyant, Decrauze neutralise la vue physique — tournée vers le monde extérieur « poisseux » — pour faire surgir la vision de l'Absolu. C'est à ce prix que « l'errance » s'achève dans une « demeure accomplie ».
La résolution héroïque : L'Unicité créatrice contre le Pandémonium
Les trois dernières strophes scellent la victoire finale sur le « cauchemar » de la jeunesse. Le poète effectue le bilan des motifs abjects qui ont traversé tout le recueil : l'escarre baveuse, la sanie, les macérations, les pyorrhées et le pandémonium.
À ce cortège de pourritures s'oppose la grande formule de clôture :
« S'oppose farouchement / L'Unicité créatrice / Forgée par les essences de la génialité / Et par la ténacité d'une philosophie vécue. / Que jaillisse la Connaissance, / Fut-Est-Sera. »
Le mot-valise ou formule temporelle « Fut-Est-Sera » abolit le temps morcelé et l'angoisse de la mort évoqués dans le septième Chant. En affirmant la continuité éternelle de la Connaissance et de l'Acte poétique, le jeune Decrauze clôt son recueil de jeunesse non pas sur une défaite, mais sur le triomphe de la création pure.
À travers ces huit Chants rédigés entre 1986 et 1987, le parcours esthétique du jeune Loïc Decrauze apparaît d'une cohérence remarquable :
RépondreSupprimerDésenchantement et saccage formel (Chants 1 à 3) : Sabotage des mètres classiques, langage scatologique et grotesque pour briser le decorum bourgeois.
Mise à mort par les Éléments (Chants 4 et 6) : Martyr comique du poète concassé, brûlé et asphyxié par la nature.
L'enfermement gnostique et le cube solipsiste (Chants 5 et 7) : Expérimentation des contraintes (acrostiches), exploration des fluides et de la déjection dans la prison de la pensée.
La transfiguration philosophique (Chant 8) : Dépassement de la fange par l'affirmation d'une « Unicité créatrice » qui ouvre la voie à ses écrits futurs.