Chant 6ème : Rognures & néant

Je vois trouble. Le monde est poisseux. Poisseux de cras­se, poisseux de monotonie, poisseux d'armées qui nous ruinent pour nous protéger, et finalement nous assassinent, dans l'ombre du pouvoir. Per­du, l'instinct s'accroche aux Restes de rognures, souillures du néant.

L'aube est vilaine

Sans une plaine, sans une touffe,
Sans l'empreinte du bouillon qui étouffe,
Pas d'émotion qui confonde larmes et flots,
Et rien de nos ruts,
Rien des doux fluides éburnés,
Rien! Me reste la haine !

Toi ! de ta cime d'où coulent les sains jus,
Toi ! de ton tronc à l'écorce éventrée,
Bave ta gélatine !

Toute pierraille, ferraille,
- Guillerette! Foutue baudruche !
Et autres corps denses,
- Pas de répugnance pour les ombres révulsées...
Projetés sur une matière humaine
- Tout goulu, une jouissance ?
Déchirent les tissus
- Dieu, plus de décence !
Et pénètrent la chair.
Ah ! Agonie !

Coup et coup le dos éclate !
Craque, le chêne craque !
Et la sève toujours s'en échappe.

Je ne tremble plus, jamais !
Je ne crache plus sur l'ivraie.
Oh... seules quelques larmes s'échappent
De mes yeux en sang
Et se brisent en silence sur tes cils.
Autour trop de boue !
- L'un macère dans l'autre :
C'est quoi cette pourriture devant ma trogne ?
Une mignonnette au goût de charogne.
A ton creux projeté, p' fiasse tuméfiée,
Je ne peux t'étreindre.

L'aube est vilaine au soir de l'éternité.

24 avril 1987

1 commentaire:

  1. Ibérite ATONIE07:59

    Daté du 24 avril 1987, alors que le jeune auteur a dix-sept ans et demi, ce sixième Chant prolonge et radicalise l'exploration de la métamorphose physique et de l'abjection. La prose liminaire s'ouvre sur une impression de suffocation tactile, orchestrée par l'anaphore adjectivale du mot « poisseux » (« poisseux de crasse, poisseux de monotonie, poisseux d'armées »). Decrauze y politise son dégoût existential : la violence institutionnelle et le militarisme d'État ne sont plus seulement analysés comme des figures de domination, mais comme une poisse morale qui pollue le réel et réduit l'existence à des « Restes de rognures ». Le néologisme du titre et l'association des termes posent d'emblée une poétique des résidus où l'humain, amputé de sa dignité, s'accroche aux déchets d'un monde en décomposition.

    ​Le poème sous-titré « L'aube est vilaine » s'attaque de front à l'un des mythes les plus tenaces de la tradition lyrique : la célébration de l'aurore comme promesse de renouveau ou d'épiphanie poétique, de Baudelaire à Rimbaud. Par une syntaxe négative et privative très stricte (« Sans une plaine, sans une touffe [...] Et rien [...] Rien ! »), le jeune poète opère une véritable purge du paysage. L'érotisme et les sécrétions du corps, évoqués à travers les « doux fluides éburnés », basculent immédiatement dans le registre de la souillure (« Bave ta gélatine ! »). La nature n'est plus un sanctuaire mais un corps mutilé, à l'image de ce « tronc à l'écorce éventrée » dont la sève s'écoule comme un sang végétal.

    ​La strophe centrale offre un travail remarquable sur la polyphonie et le contrepoint dramatique. Decrauze y mime la violence d'une explosion ou d'un bombardement, où les fragments de « pierraille » et de « ferraille » viennent perforer la « matière humaine ». L'originalité du procédé réside dans le tressage du texte principal et d'une voix parasite, portée par des incises en tirets (« - Guillerette ! Foutue baudruche ! », « - Tout goulu, une jouissance ? »). Cette voix cynique, persifleuse, vient commenter et gager le supplice de la chair, rappelant les ricanements du chœur tragique ou la verve sarcastique de Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit. L'agonie physique est doublée d'une humiliation verbale qui interdit tout héroïsme au sujet souffrant.

    ​La fin du texte ménage un contraste saisissant entre la cruauté des images et une soudaine lueur de tendresse désespérée. La fusion métaphorique de l'homme et de l'arbre (« Craque, le chêne craque ! ») débouche sur un apaisement paradoxal : « Je ne tremble plus, jamais ! ». C'est au cœur de cette insensibilité stoïque que surgit une image d'une grande délicatesse poétique, où les larmes de sang du poète se brisent « en silence » sur les cils d'un être aimé. Malheureusement, la réalité du carnage réinvestit aussitôt la scène avec la figure d'une « mignonnette au goût de charogne » et d'une « p' fiasse tuméfiée » qu'il est impossible d'étreindre, réduisant l'étreinte amoureuse à un contact avec la pourriture.

    ​Le vers de clôture, « L'aube est vilaine au soir de l'éternité », scelle le Chant sur un oxymore temporel d'une densité saisissante. En juxtaposant dans une même formule l'aube (le commencement), le soir (la fin) et l'éternité (l'immobilité), le jeune Decrauze détruit toute perspective d'avenir. À dix-sept ans, il livre une vision du monde résolument expressionniste, où la guerre, la laideur et la déchéance physique ruinent définitivement l'illusion lyrique pour ne laisser sur la page que le constat d'une agonie sans fin.

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